Association de la lysimaque, colloques
Littérature du rêve
Marie-Claude Hubert
René Lew
les 30 et 31 janvier 2027
à l’USIC
18 rue de Varenne, 75007 Paris
salle Jean XXIII, 3ème étage
(écrire à la Lysimaque pour recevoir le code d'entrée de l'édifice)
Argument
« Le rêve est une seconde vie. »
Gérard de Nerval, Aurélia
« […] le rêve a la structure d’une phrase,
ou plutôt […] d’une écriture […]. »
Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole
et du langage en psychanalyse », Écrits, p. 267
« Dormir, rêver peut-être… »[1]
À travers des fictions, réalistes ou pas, les écrivains nous ont toujours parlé de l’homme, de tout ce qui le tourmente ― le bonheur, on le sait, n’a pas d’histoire ― et donc de ses rêves, avec toutes les ambiguïtés qu’il y a dans le verbe rêver. Rêver, c’est voir apparaître dans nos songes des fantasmagories, mais c’est aussi espérer, sans trop y croire, que quelque chose de meilleur advienne.
Intrigués par leurs songes, les écrivains les ont souvent notés, racontés, qu’il s’agisse de Montaigne, de Rousseau, de Marcel Proust, de Verlaine (« Mon rêve familier »), ou de tant d’autres. C’est au sortir d’une nuit où il a été assailli par plusieurs rêves que Descartes pose pour la première fois la question du cogito. Le rêve est très souvent pour les écrivains source d’inspiration. C’est ainsi que la nouvelle de Lovecraft, La Tombe, est la retranscription d’un rêve, tout comme la pièce de Ionesco, Le Nouveau Locataire, écrite le lendemain même, au réveil d’un cauchemar. On pourrait multiplier les exemples.
Les poètes, surtout depuis le Romantisme, accordent au rêve une place majeure. « C’est le rêve qui est ma vie réelle, et la vie en est la distraction », confie Vigny dans le Journal du poète. Ce qui les intéresse, c’est cet « épanchement du songe dans la vie réelle », comme l’écrit Nerval dans Aurélia (qui a pour sous-titre Le Rêve et la vie), Nerval pour qui « le rêve est une seconde vie » et qui ajoute : « Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible. » (Voir L’Âme romantique et le rêve, Albert Béguin.) Quant aux Surréalistes, ils privilégient le monde du rêve car c’est lui qui permet de pénétrer la surréalité. Il n’est pas pour eux de frontière nette entre rêve et réalité, ces Vases communicants dont parle André Breton qui, dans cet ouvrage, après avoir examiné les différentes théories du rêve, se livre à une analyse de ses propres rêves.
Marie-Claude Hubert
mars 2025
*
La littérature du rêve
Dans sa lettre à Arnold Ruge de septembre 1843, Marx indique que « […] le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement ». Pasolini fait de la première partie de cette citation l’exergue de son roman Le rêve d’une chose. Plus largement, on pourrait s’avancer à soutenir que la littérature est la mise en forme de rêves, de fantasmes, de pulsions, etc., soit toutes les formations de l’inconscient. C’est en quoi Lacan dit de Marguerite Duras qu’elle sait avant lui ce qu’il enseigne. Ce savoir est proprement textuel (selon la différence que pointe Lacan avec le savoir référentiel, Autres écrits, p. 250). L’artiste « fraie la voie » au psychanalyste (ibid., p. 193).
Peut-être s’agit-il dans ce propos introductif de considérer que rêve ou écriture, c’est de fonctions signifiantes qu’il s’agit, au sens de la psychanalyse, et d’abord de cette signifiance S1 qui, en tant que fonction, fait opérer l’intensionalité (comme on dit en logique : avec un s), dont il me convient de souligner l’insaisissabilité, les objets qui transcrivent celle-ci ne venant en apparence au devant de la scène romanesque qu’afin de contourner cette insaisissabilité au profit de praticables accessibles et cependant trop souvent factices, comme cela se montre dans nombre de romans.
Quoi qu’il en soit, le rêve est déjà par lui-même écriture, à mettre en œuvre de la lettre ― dans sa littoralité : d’où les coq-à-l’âne. Freud le spécifie et Lacan le souligne : la pantomime d’un rêve n’est que mise en scène, figurabilité, d’un caractère (par exemple hiéroglyphique) effacé par le refoulement ― et que la littérature restitue ou tente de mettre en lecture. C’est qu’il s’agit là de « structure littérante » (Lacan, Écrits, p. 510) : le rêve est un rébus et la littérature déploie celui-ci. Et parler de lettre ici peut qui plus est s’entendre littéralement : qu’on pense au double t permettant à l’Homme aux rats de passer de Rate à Ratte et d’en faire le montage d’un fantasme qui lui a bouffé toute sa vie ; qu’on se souvienne aussi de l’Homme aux loups, passant, enfant, de ses initiales S. P. à Espe et Wespe ; sans parler des équivoques sur un même terme ― dont s’organise la problématique du sujet ― : niederkommen de la Jeune homosexuelle ou Vermögen de Dora.
*
C’est bien en quoi la littérature ― depuis l’Antiquité, philosophie comprise (Aristote) ― s’est saisie du rêve. Et Freud s’est rallié au lien de la « signifiance du rêve » (Traumdeutung) avec son écriture. Parmi bien d’autres ― et Jean Roudaut en a dressé un « catalogue » dans Une littérature de rêve ―, je pense d’abord à Jean-Paul qui, à mon avis, a axé toute son œuvre sur la lettre (voir La vie de Fibel) et qui a fait des rêves une matière littéraire (Choix de rêves, voir Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve). Mais il est loin d’être le seul : voir La boutique obscure de Georges Pérec, Matière de rêves de Michel Butor, Le Palais des rêves d’Ismaël Kadaré, Façons d’endormi, façons d’éveillé d’Henri Michaux, Nuits sans nuit de Michel Leiris, les surréalistes, sans parler de Bachelard, Sartre, et cent autres.
René Lew,
le 22 février 2025
*
La note en postface de Littérature n° 3 (Littérature et psychanalyse) précise le choix de la rédaction et donc celui des divers rédacteurs des textes composant ce numéro de revue ― dont Lacan (« Lituraterre ») ― de ne pas spécialement parler des œuvres ; cela nous libère d’une psychanalyse appliquée aux œuvres, même si Freud en a considéré autrement, par exemple avec la Gradiva de Jensen (Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen).
Lacan a poursuivi sur cette lancée freudienne (discutant Wedekind, Marguerite Duras et bien d’autres). En définitive il a même choisi de contredire sa position qui était de critiquer les interprétations de l’œuvre par la biographie de l’écrivain (voir Laforgue à propos de Baudelaire) : son analyse de l’œuvre de Joyce comme sinthome de rattrapage d’un montage subjectif inadéquat peut sûrement être entendue à l’identique chez tout écrivain en littérature, mais bien d’autres lectures en sont possibles[2].
S’atteler à une formation de l’inconscient pour faire le joint avec la littérature est assurément un « angle d’attaque » qui tranche avec l’interprétation biographique, même si le rêve est branché sur la vie diurne du rêveur.
Et cela ne vaut probablement pas uniquement en littérature ; Lacan lui-même, en « œuvrant » par et pour la psychanalyse ― et si je peux interpréter ce Père en second ― y fait preuve de production sinthomatique, son style aidant (impossible de le comprendre sans l’expliquer et en produire un prolongement, sûrement à neuf sur son écriture). Je pense même que pour tout « auteur », y compris dans la psychanalyse, la production théorique tient lieu de sinthome. Du moins ce concept de sinthome a chez moi la fonction que met en place le nouage d’un nœud borroméen. Dans la psychanalyse, c’est l’effet de passe ajouté, venant compenser[3] une insuffisance d’analyse dans la cure. Et tant mieux car nous en profitons. C’est la question générale de l’analyse risquant de tarir un symptôme-écriture, autrement dit risquant de départir l’écrivain de son activité dite de sublimation ― à supposer que cette idée d’éradication d’un penchant à l’écriture, qui serait contredit par la mise en jeu de la parole, soit tenable.
René Lew,
le 10 avril 2025
[1] Shakespeare, Hamlet, acte III, scène 1.
[2] Voir R.L., « Joyce le littoral », in R.L., Hölderlin, la littoralité et la structure poétique du discours, Lysimaque, 2022.
[3] J’ai d’abord buté sur ce mot en tendant à écrire « compasser ».
Participation aux frais
Inscription
chèque à l'ordre de l'Association de la lysimaque, à envoyer au 7 bd de Denain, 75010 Paris, avec vos coordonnées (nom, courriel, adresse, téléphone)
courriel: lysimaque@wanadoo.fr
tél 06 12 12 85 97
Entrée libre pour les étudiants
100€
Le nombre de places étant limité, on est prié de s'inscrire dès maintenant
Programme
Samedi 30 janvier
matin, 9h00
― Accueil et inscription
9h30
― Marie-Claude Hubert, Les fonctions du rêve dans l'œuvre d'Ionesco
― Jacqueline Chagnard, Le rêve et le thème du double dans Aurélia
11h15 : Pause
11h30
― Isabelle Alfandary, La création littéraire et le rêve (éveillé ou pas)
12h30 : Déjeuner
après-midi, 14h
― Julie Rolling, La nuit sans métaphore : à propos des cauchemars traumatiques
― Doriane Souilhol, L’étrange envers des rêves
16h00 : Pause
16h15
― Martin Roth, Agentivités du rêve
― René Lew, « Matière de rêves », Michel Butor à l’œuvre
Dimanche 31 janvier
matin: 9h30
― Soraya Makhloufi, La scène comme seuil ― dialogues entre le rêve et le réel au théâtre…
― Maria Bonnafous-Boucher, Rupture de câble
11h15 : Pause
11h30
― Michel Bertrand, Fantômes, démons et realia de l’onirisme adamovien
après-midi, 14h15
― Felipe Bastidas, À propos d'Italo Svevo
― Annick Asso, Rêve, vision, hantise : dispositifs oniriques dans les réécritures de contes de Joël Pommerat
Les réécritures de contes par Joël Pommerat se caracté-risent par une esthétique singulière, dans laquelle la scène
tend à se constituer en espace onirique. À partir de {i}Pinocchio{/i} et de {i}Cendrillon{/i}, cette communication se
propose d’analyser les dispo-sitifs dramaturgiques par lesquels le théâtre de Pommerat ne se contente pas de
représenter le rêve, mais en reproduit les logiques formelles et affectives. On montrera que, chez Pommerat, le conte
fonctionne comme un équivalent du rêve, en ce qu’il permet de figurer, de manière indirecte et imagée, des
expériences psychiques fondamentales : perte, deuil, culpabilité.
Dans ces deux pièces, la narration fragmentée, la discontinuité des situations et la transformation constante des
figures inscrivent l’action dans une temporalité instable, proche de celle du rêve telle que l’analyse Sigmund Freud
dans L’Interprétation du rêve, notamment à travers les mécanismes de condensation et de déplacement. Le
recours à un narrateur, la prégnance de l’obscurité et le travail sur la lumière participent d’un dispositif de vision
marqué par la discontinuité, qui place le spectateur dans une position analogue à celle du rêveur, confronté à des
images surgissantes plutôt qu’à un récit linéaire ; cette configuration peut être rapprochée de la conception du rêve
comme écriture chez Jacques Lacan.
Par ailleurs, ces dramaturgies sont traversées par des figures de hantise : dans Cendrillon, la mère morte organise
l’économie affective de la pièce, tandis que dans Pinocchio, la peur de la disparition et la culpabilité structurent
le parcours du personnage. Le théâtre devient ainsi le lieu d’un retour du refoulé, où le passé se manifeste sous forme
de présences spectrales. Dans cette perspective, la stratification des niveaux scéniques et la distribution différenciée
du visible et de l’invisible permettent de penser la scène comme un espace de type cryptique, au sens où s’y
maintient, sous des formes fragmentaires et indirectes, un noyau d’expérience non pleinement symbolisé, que l’on
peut rapprocher des analyses de Nicolas Abraham et Maria Torok sur la hantise et les « fantômes » psychiques.
Rêve, vision, hantise : le recours aux dispositifs oniriques constitue ainsi moins un motif thématique qu’un véritable
principe d’écriture, transformant la scène en espace de projection et d’expérimentation.
16h15 : Pause
16h30
― Emmanuel Brassat, La psychanalyse comme rêve littéraire
Freud, Lacan pas sans Nietzsche
Pierre Pitigliano
René Lew
les 22 et 23 mai 2027
à l'USIC, 18 rue de Varenne, 75007 Paris
salle Jean XXIII (3ème étage)
(écrire à la Lysimaque pour recevoir les codes de l'édifice)
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Argument
Freud, Lacan pas sans Nietzsche
« […] Vu l’ampleur de mes lectures de jeunesse, je ne puis jamais savoir avec certitude si ma prétendue invention [Neuschöpfung] n’a pas été une reproduction de la cryptomnésie [eine Leistung der Kryptomnesie war]. »
Freud, L’analyse finie et l’analyse infinie [1937]
Freud et Nietzsche ?
Nombreuses sont les ressemblances entre le discours freudien et celui de Nietzsche. Cependant, il faut aussitôt se demander s’il s’agit de liens conceptuels ou bien de simples analogies. Quand Freud rappelle à Groddeck[1] que le Es substantivé est une création de Nietzsche, pense-t-il simplement au mot « Es » ou bien au concept qu’il désigne et à la théorie nietzschéenne de « l’impersonnel soumis nécessairement à la nature dans notre être » ? Il est pourtant vrai que les notions d’inconscient, de pulsion, de ça sont au cœur de la philosophie de Nietzsche. Et que dire de la position « anti-philosophique » qui sous-tend la créativité, l’originalité théorique de Freud comme celle de Nietzsche ? De là à parler d’une continuité, même partielle, entre leurs démarches ou leurs théories, il y a un pas, qui invite à la plus grande prudence.
La phrase sans doute la plus célèbre de Freud à ce sujet [Selbstdarstellung, 1925] :
« Quant à Nietzsche […] dont les pressentiments [Ahnungen] et les aperçus [Einsichten = idées] coïncident souvent [sich oft in] avec les résultats laborieux de la psychanalyse, je l’ai longtemps évité précisément pour cette raison. »
La doxa y voit l’aveu d’une proximité et d’une source d’inspiration pour Freud, soigneusement évitée [gemieden]. J’y vois, pour ma part, tout autant une incitation à la méfiance, au-delà des pressentiments et des coïncidences [cf. ce qui, de Nietzsche, coïncide avec la psychanalyse : sich oft in der Psychoanalyse].
Nous placerons donc notre questionnement du « rapport de Freud à Nietzsche » sous le signe de cette incertitude dont Freud marquait l’origine de ses créations conceptuelles [entre « cryptomnésie» de lectures de jeunesse et théorisation originale]. Cette incertitude n’est pas une antinomie ordinaire entre les deux sources de la créativité [voir L’analyse finie et l’analyse infinie [1937], à propos d’Empédocle [Gesammelte Werke XVI, p. 93, ici en exergue], mais une dialectique temporelle suivant la logique du temps de l’inconscient [Freud : « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » ; Lacan : « Le séminaire sur La Lettre volée », Introduction].
« La mémoration dont il s’agit dans l’inconscient ─ freudien s’entend ─ n’est pas du registre qu’on suppose à la mémoire, en tant qu’elle serait la propriété du vivant. Pour mettre au point ce que comporte cette référence négative, nous disons que ce qui s’est imaginé pour rendre compte de cet effet de la matière vivante, n’est pas rendu pour nous plus recevable par la résignation qu’il suggère. […] Alors qu’il saute aux yeux qu’à se passer de cet assujettissement [au biologique], nous pouvons, dans les chaînes ordonnées d’un langage formel, trouver l’apparence d’une mémoration : très spécialement de celle [la mémoration] qu’exige la découverte de Freud. […] Pour l’instant, les liaisons [chaînes] de cet ordre sont au regard de ce que Freud produit de l’indestructibilité de ce que son inconscient conserve, les seules à pouvoir être soupçonnées d’y suffire » [Écrits, p. 42].
Il y a un trait commun à Freud et Nietzsche : dans leur attitude, leur style de pensée, leur position par rapport, disons, à la grande tradition du savoir scientifique et philosophique. Cette attitude, la doxa contemporaine l’appelle « anti-philosophie » : on en a fait beaucoup là-dessus, trop, et Lacan lui-même en a fait l’usage qu’on sait [Vincennes…]. Pourtant, cette doxa est un simplisme. Ce dont il est question pour Nietzsche, c’est d’une critique des présupposés fondamentaux de la philosophie [et du savoir occidental en général], critique qui porte d’abord sur la survalorisation indue qui a été faite de la vérité comme absolu de la philosophie : la recherche de la vérité comme point de départ absolu et comme critère général de toute orientation de la pensée.
Pour Nietzsche, la première vertu du philosophe, c’est la radicalité. En effet, quel que soit ce qui a pu tenir lieu de sagesse auparavant, la philosophie devient avec Platon une notion véritablement réfléchie et posée sciemment comme telle, comme étant un but, comme étant un marqueur d’une certaine manière de penser et de vivre. Il y a philosophie, dit Platon (par ex. République, livre V), à partir du moment où on exige une démonstration pour tout. Tout ce qu’on admet, tout ce qu’on défend, doit faire l’objet d’une légitimation. Rien ne doit relever de la doxa, c’est-à-dire, que ce projet aspire à une philosophie qui reposerait exclusivement sur des justifications, sans le moindre axiome fondamental non démontré. Or, Nietzsche considère qu’immédiatement après Platon, dès Aristote, le projet philosophique, c’est-à-dire cette radicalité dans l’exigence de justification, cette intransigeance absolue, ont été perdus, et assimilés à la recherche de la vérité. La vérité n’est pas la chose la plus radicale ni la plus profonde à laquelle on puisse prétendre : au contraire, elle est très construite et présuppose déjà des choses qui la rendent possible, et qui sont encore plus fondamentales. La vérité est une interprétation, c’est-à-dire une préférence politique accordée à une certaine valeur [Wert].
Le projet nietzschéen, à l’image de l’épistémè platonicienne, est donc une visée infiniment plus vaste, plus profonde et radicale, que la simple recherche de la vérité. Ce qu’il désigne par l’idée de la généalogie de la morale, c’est précisément la recherche de ces valeurs qui sont les origines productrices de la vie humaine et de la pensée, qu’il appelle aussi des pulsions. Ces sources profondes, inconscientes, ne sont pas que des manières de penser : elles sont d’abord des forces créatrices de vie, d’où émergent des manières d’agir et de vivre.
De même chez Freud, à suivre la radicalité de son questionnement de la pensée grecque (mais autrement que Nietzsche), il y a cette détermination à mettre en question toutes ces choses qui sont présupposées encore aujourd’hui comme des fondements intangibles de la rationalité et de la subjectivité : la conscience, la vérité, le principe de non-contradiction, la différence binaire du sujet et de l’autre. Ils ont tous deux appliqué un programme de révision radicale de toutes ces « valeurs » : remonter au-delà des fixations [libidinales et symptomatiques] de la civilisation, c’est retrouver la raison de la subjectivité dans la tragédie, la poésie, l’enfance, autrement dit dans le Gai Savoir [Nietzsche], qui est aussi bien ce que Freud, puis Lacan, ont entrepris de fonder logiquement comme Inconscient, autrement logique.
Inconscient - Pulsions / Valeurs / Volonté de puissance - le Surhomme - le Rêve - Amour et sexualité - Tragédie et poésie, etc. : voici autant de concepts ou de thèmes nietzschéens différents de ceux de Freud, qui constituent autant de voies de frayage pour travailler cette rencontre littorale, mais sans analogies, à laquelle ce colloque invite.
Pierre Pitigliano,
le 10 janvier 2026
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L’actualité lacanienne de F. Nietzsche l’intempestif
La mise en cause des raisons ─ ceci dit au sens propre de « cause » et « raison » ─ s’effectue depuis un démontage de leurs conditions d’émergence et d’expression. Disons que ce fut tout le travail de Friedrich Nietzsche. La récupération nazie de Nietzsche ─ de sa sœur à Hitler lui-même ─ a cependant truqué ses œuvres afin de les insérer dans la facticité mortifère de l’idéologie dont Nietzsche a toujours visé à se départir, du catholicisme à l’établissement ontologique des productions matérielles et intellectuelles. Par contre un des joints de Nietzsche à Lacan est ainsi réalisé par Philippe Sollers (Une vie divine, Gallimard).
Et je dirai, avec les termes de Lacan, que Nietzsche lutte contre les facticités :
- celle imaginaire des groupes et des foules, obéissant à « l’instinct de troupeau » ;
- celle réelle des camps où l’on perd son nom au seul profit (?) d’un numéro, numéro d’ordre sans plus d’identité ; combattre cette facticité, c’est aussi aller contre l’abêtissement religieux et pour le beau style, s’il en est ;
- de là, celle proprement symbolique pour éviter folie et psychose proprement dites (concept qui n’est alors ni appliqué aux groupes ni aux camps), alors que chacun de ces domaines relève quand même du pathogène.
Le style direct et dépouillé de Nietzsche trouve là sa poétique, allant jusqu’en ses aphorismes. Voir le Mémorandum de Georges Bataille. Nietzsche soutenant le choix de la vie, contre tous les aspects mortifères de l’existence et de l’idéologie encore actuelle.
Aussi parler globalement de nihilisme ne dit pas duquel il s’agit. Dès lors ce travail d’élucidation reste toujours à l’ordre du jour. Et qualifier d’aucuns de « prédicateurs de la mort » (comme disait Zarathoustra) n’est-ce pas redondant ? Peut-on prédiquer autre chose que du mortifère ? J’en reste à la question, comptant sur ce colloque pour y répondre.
Ainsi quelles sont les nouvelles cléricatures du XXIème siècle ? Le « nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron implique plus que des clercs : il met en jeu des militaires, toujours soutenus par le lien de la production matérielle au capitalisme. C’est qu’il y a divers choix de vide, de manque, de rien… Lacan parle essentiellement de coupure, de clivage du sujet, d’objet a. Surtout tout cela s’inscrit dans ce qu’il appelle un « non-rapport » auquel il importerait de confronter le discours de Nietzsche. « Plutôt « vouloir le rien » que ne rien vouloir », dit [Nietzsche]. Voilà la définition même du nihilisme d’aujourd’hui », souligne Philippe Sollers.
Nietzsche, c’est l’antipolitique faite homme : ni aimé de gauche, ni aimé de droite, toujours au risque d’être récupéré deci delà, se tenir hors point de vue, en ramassant les apories en un ensemble dont on ne pèse pas la cohérence, ni dès lors la vérité. C’est donc la vérité de la parole de Nietzsche qu’il s’agira de faire saillir, quel que fût son champ d’expression.
Terminons en citant encore Sollers :
« Essayez de marcher cinq heures par jour et d’écrire en trois semaines Ainsi parlait Zarathoustra… Alors, il vous parle du « surhomme », il n’entend pas une quelconque race supérieure bien sûr, il veut dire l’homme échappé du nihilisme, l’homme redevenu créateur, joyeux, qui a fait sien le vers de Hölderlin, peut-être son poète préféré : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Et aussi : « Qui pense le plus profond, aime le plus vivant. » »[2]
Reste la question : quel est il vero Pulcinella ?[3]
Autrement dit, l’axe de ce colloque est celui qui relie « la lettre et le désir »[4] en prenant cette fois appui sur les œuvres de Nietzsche non falsifiées.
*
Le « philosophe de l’avenir » ─ comme il se présentait lui-même, parlant des « deux prochains siècles » ─, ou plus exactement sa philosophie on ne peut plus critique, a une visée comparable à celle de la psychanalyse qui ne vise pas uniquement à mettre au point les rapports du sujet avec le/son passé, mais à lui faire produire un avenir par la mise en jeu signifiante de la parole ─ si l’on sait la mettre en œuvre, et déjà lui donner un statut dynamique. L’œuvre subversive de Nietzsche retrouve la « subversion du sujet » (Lacan), soit, une fois de plus, la « dialectique du désir ». Le côté trop souvent terne et abscons du discours analytique gagnerait en luminosité en faisant place au côté pourtant dionysiaque de l’inconscient qui n’est pas avare de désir. À preuve les rêves. Au fond, dès La naissance de la tragédie, Nietzsche prend position ─ mais ce n’est pas explicite ─ à soutenir la première face de l’alternative dans le débat entre nominalisme imprédicatif et le rationalisme prédicatif. On pourra en suivre la démarche dans les manières de discuter Wagner (musique et rédaction de livrets) et Schopenhauer. Faire le choix de la vie contre la mort, peut aussi s’effectuer sur le mode dialectique de « vivre sa mort »[5]. Autrement dit, comme la psychanalyse, et malgré les tentatives de récupération, la philosophie de Nietzsche n’est pas vitaliste. Reste à savoir ce que métaphorise « Dieu », sa fonction, et les appareils qui se sont créés pour en soutenir l’option, peut-être en allant à l’encontre du Deus sive Natura de Spinoza.[6]
Au vu de ce qu’elle a induit, la pensée de Nietzsche ne démérite pas. Et l’éclatement (!) de la politique du discours, lequel transparaît de ses multiples centres d’intérêt, est assurément à prendre pour le « non-rapport » selon ou sur lequel Lacan a réglé sa propre démarche non sans lien avec les « barrières de contact » de Freud. Sûrement que la relance de la philosophie de Nietzsche qu’effectua du vivant de celui-ci Georg Brandes à Copenhague est à mettre en lien avec celle de Kierkegaard.[7]
L’ensemble de ses cahiers non publiés à sa mort, regroupés dans La volonté de puissance, expurgés des ajouts de sa sœur Elisabeth, est, par exemple, à reconsidérer au titre de la puissance propre au Père freudien de ladite horde primitive. Et cette puissance est celle du signifiant dont la sérendipité constitue tout autant celle de la psychanalyse elle-même, toute en puissance, c’est-à-dire en potentialités. Autrement dit, c’est le débat de Freud avec Adler que nous retrouvons là en ce qui concerne une puissance en tant que pouvoir sur autrui. La guerre poutinienne s’inscrit là. Mais pour autant l’on ne saurait défendre qu’il puisse exister un quelconque « soi-même », toute ipséité étant contredite par le fait qu’aucun signifiant ne se fonde autrement qu’en agissant, c’est-à-dire en lien avec un autre (récursivement, dis-je). Et la jouissance (Lust), dans la psychanalyse, est comme ladite « pulsion de mort » : existentielle, joyeuse même, et non destructrice. Le fragmentaire prôné par certains d’entre nous[8] y trouve son compte, aussi dans les produits de l’acte psychanalytique.
C’est dire que de Nietzsche à Freud et Lacan, une certaine « philosophie du soupçon » trouve là son compte d’interrogation, c’est-à-dire de mi-dit (Lacan), contre toute évidence apodictique.
René Lew,
le 3 décembre 2025
[1] Lettre de Noël 1922.
[2] Ph. Sollers, « Entretien » in le numéro hors-série du Monde sur Friedrich Nietzsche, une vie, une œuvre (éd. 2019).
[3] J. Lacan, Écrits p. 764. À lire en correspondance avec l’article de Lacan sur le livre de Jean Delay, La jeunesse d’André Gide, Gallimard, 1956.
[4] Ibid., p. 739.
[5] Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, Gallimard.
[6] Où le « ou » n’a pas exactement la même qualité d’inclusion que dans L’écriture ou la vie de Semprun.
[7] Dont l’influence sur la psychanalyse actuelle sera le thème de la Biennale de 2028 à Copenhague.
[8] Frédéric Dahan, nommément : « D’une écriture pulsionnelle… ? », exposé au colloque d’octobre 2025 de Dimensions de la psychanalyse. Voir aussi le colloque El estallido II de janvier 2026.
Participation aux frais
Inscription
chèque à l'ordre de l'Association de la lysimaque, à envoyer au 7 bd de Denain, 75010 Paris, avec vos coordonnées (nom, courriel, adresse, téléphone)
courriel: lysimaque@wanadoo.fr
tél 06 12 12 85 97
Entrée libre pour les étudiants
100€
Le nombre de places étant limité, on est prié de s'inscrire dès maintenant
Programme
samedi 22 mai 2027
matin : 9h00
Accueil et inscriptions
9h30
― Pierre Pitigliano, Les pulsions échappent à l’idéologie
― Emmanuel Brassat, La prophétie nihiliste de Nietzsche ou la transfiguration du non-sens à l’âge de la crise occidentale
de la culture et de la religion
Il s’agit de désigner la scène théologique et eschatologique de la confrontation chrétienté-judaïté, autrement dit de celle de la subjectivité individuelle de l’incarnation avec la parole signifiante de l’écriture, sur un fond d’hellénie savante.
Une telle scène se prolonge désormais, avec un acteur supplémentaire et imprévu, l’islam. Une religion mystique qui a noué mimétiquement le prophétique et le juridique, sur fond de mathé-matiques, au prix d’une exclusion malheureuse de la philosophie et de la politique.
Pour Nietzsche qui avait bien compris que le problème de la subjectivation humaine était noué au théologique, la scène de la parole à venir relevait de la conjonction de la parole prophétique biblique avec l’écriture poétique tragique.
Or cela ne se pouvait produire sans un âge des catastrophes, celui d’une apocalypse historisée du fait de l’effondrement philosophique conjoint de la religion et de la politique, donc aussi de l’historicisme.
C’est au creux de celui-ci, sur la scène désormais errante de la science mathématisée, hors-sens, que la psychanalyse freudienne a pris son essor comme le symptôme de cette crise annoncée à sa façon par Nietzsche.
Pour autant, le déferlement de violence destructrice du vingtième siècle qui en découle également n’est pas à négliger, puisqu’il acte du nihilisme dont l’une des traductions est l’antisémitisme occidental.
Le problème est que nous avons collectivement oublié les déter-minants de cette scène qui ne se réduit pas à un problème topologique, mais relève d’un positionnement éthique en regard du non-sens, mais impossible à produire nécessairement dans le sens commun ordinaire.
Et si on considère qu’il n’y a plus de catéchisme chrétien pour cela, à défaut de résurrection, que le moment d’une religion artistique a été manqué, à défaut de mythologie, que le judaïsme comme théologie négative ne saurait en proposer le cadre, à défaut de philosophie, il faut s’en remettre à une invocation singulière de la parole singulière qui ne saurait faire doctrine car elle ne peut s’écrire que par des lettres de feu sur un fond blanc…
Ou alors, il faut s’en remettre aux poèmes, à l’infini poétique à défaut des mathématiques.
C’est ce qu’a pu faire Nietzsche dans son Zarathoustra. Mais qui peut encore le lire ?
Là est la question.
12h30 : Fin de la matinée. Déjeuner
après-midi
14h00
― Osvaldo Cariola, Fin de la tragédie ?
― Frédéric Dahan, Une lecture par Badiou de l’anti philosophie de Nietzsche
16h00 : Pause
16h15
― Cécile Fredet, Superficiel par profondeur
― René Guitart, Nietzsche : un désir de mathématique ?
18h15 : Fin de l'après-midi
dimanche 23 mai 2027
matin
9h30
― Pierre-Christophe Cathelineau, Vérité et métaphore dans la théorie du langage chez Nietzsche
― Florence Sztergbaum, Nietzsche, Lacan : que veulent-ils ?
― Bernard Genetet-Morel, Jalousie, envie et ressentiment : une stratégie avec Nietzsche
11h00 ― Osvaldo Cariola, Rien de rien
12:30 : Déjeuner
après-midi
14h00
― Jean-Charles Cordonnier, Difficile athéisme (ou : il n’y a pas de père symbolique)
― Isabelle Alfandary, Seul comme Friedrich Nietzsche
16h00 : pause
16h15
― Jean-Pierre Renaud, Zarathoustra en visite chez Krazy Kat
― René Lew, « Nietzsche et le cercle vicieux »
